Cambodge page 1
Cambodge
Certains enfants assassinés n’avaient même pas l’âge de Viktor, ils étaient soupçonnés d'espionnage. Nous les avons regardés les uns après les autres, tous ces visages, les mères serrant leurs bébés dans les bras sans autre arme que leurs larmes. Nous avons pensé alors que c’était important de les regarder tous, de lire toutes les histoires de ces vies qui ont un jour basculé dans une incompréhensible horreur. Nous sommes sorties de là les larmes aux yeux, nous avons évité les boutiques de « souvenirs » dans la cour du musée. Dans la rue, la chaleur nous a frappé de plein fouet, un homme, le visage défiguré par une mine tendait ses moignons vers les touristes qui quittaient muets l’ancien lycée. Nous avons quitté le Cambodge au bout d’un mois, nous ne voulions pas faire courir des risques inutiles aux enfants qui avaient perdu beaucoup trop de poids. Nous étions émus, sans trop savoir pourquoi. Nous avons ressenti une immense tendresse pour ces habitants, ces paysans, ces ouvriers, ces artisans qui peinent, que la guerre a endeuillé, que la dureté du présent use. Comment font-ils pour supporter les hordes de touristes qui ne voient pas leur misère, qui rejoignent la piscine de leurs hôtels sans un regard de compassion, ignorants et cyniques. Des touristes capables de faire ripaille dans leur profonde indifférence, alors que tout proche, des gamins en haillons tendent la main pour manger, des familles vivent au milieu des tas d’ordures. Nous retrouvions là, une situation presque similaire à celle de Madagascar. Oui, le voyage se démocratise, ainsi les moins riches d'Europe peuvent s'amuser chez les plus pauvres de la planète... Le Cambodge nous a bouleversé, au plus profond de nous même, nous l’avons parcouru trop vite, mais nous avons eu le temps de constater la dévastation du pays et le dénuement des populations. Ce pays, comme tant d’autres a d’énormes difficultés à panser ses blessures. Aujourd’hui encore la torture est pratiquée par la police khmer et la corruption institutionnalisé. Le Cambodge semble incapable de sortir de la spirale d’échec dans laquelle il s’est enfoncé depuis longtemps. Pourtant il en va de la responsabilité de chacun de faire en sorte que les régions les plus démunies se développent économiquement et cessent enfin d’alimenter de leur sueur et de leurs richesses les pays plus puissants et plus riches. Il faut aussi apprécier le Cambodge pour d'autres raisons que les temples d’Angkor, les plages de Sihanoukville. [en page "Liens" des livres sur le cambodge]
Le premier jour de l’an khmer nous avons traversé à pied la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge avec nos trois enfants et nos bagages, ignorant alors que nous allions vivre des moments bien différents de tout ceux que nous avions vécu pendant les neuf mois précédents. Le Cambodge est un pays rude. Tout ce qui nous avait paru simple en Thaïlande : nous déplacer, nous nourrir, trouver un distributeur de billets, envoyer des courriers s’est avéré compliqué et parfois même impossible en pays khmer. Sans pour autant souffrir de la faim, nous avons perdu beaucoup de poids. Nous avons été écrasés par la chaleur d’un mois d’avril caniculaire, dans des chambres d’hôtels que les ventilateurs tentaient vainement de rafraîchir. Nous avons été particulièrement touchés par l’attitude digne des Khmers, par leurs regards fiers qui ne cachaient pas la difficulté de leur quotidien. Nous avons été frappés par le rire bruyant des enfants, la poussière des villages, les cascades, la jungle. Le contraste était fort après l’abondance et la richesse de la thaïlande. Compte tenu de notre itinéraire loin des routes touristiques, et des aménagements réservés aux touristes, nous avons eu du mal à diversifier notre nourriture. Comme les Khmers, nous avons mangé des soupes de légumes, des nouilles et du riz. Toutes nos tentatives pour diversifier notre alimentation en mangeant les plats cuisinés vendus sur les marchés locaux nous ont fait souffrir de turistas… Ruben a rapidement refusé toute nourriture solide, se contentant de téter à longueur de journée… Le Cambodge est l’un des pays les plus pauvres d’Asie. La guerre immonde qui a ravagé le pays a laissé des traces, des cicatrices encore ouvertes que le temps seul ne saura guérir. La plupart des gens que nous avons rencontrés ont en mémoire ce triste passé. Toute cette douleur est récente. La déforestation y est méthodique et c’est par files entières de camions débordants d’essences rare (de teck) que les forêts, poumons du pays quittent le Cambodge pour le Vietnam. Pour payer les dettes. La misère se conjugue ici à tous les temps. Nous sommes alléees avec Léa-Lou au musée de Toul Seng. Ruben lové contre le sein de Monica dormait, avec l’insouciance de ses quatorze mois. Pendant deux heures, nous avons parcouru en silence, les couloirs et les classes de cet ancien lycée. Nous savions ce qui s’était passé au Cambodge, mais dans la fraîcheur indifférente de ces murs, les photos de toutes ces victimes nous ont explosé à la face, leur histoire aurait pu être notre histoire.
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